Chapitre 12
Les premières difficultés se posèrent à Harabec même. Le convoi venait de traverser un pont et n’était plus qu’à trois lieues du palais. Arekh, qui n’était jamais allé si loin au sud des Royaumes, croyait que celui-ci se trouvait dans la capitale, nommée elle aussi Harabec… mais ce n’était pas le cas. La cité d’Harabec, fortifiée et très commerciale, était édifiée sur un plateau dans les collines de Laësa, tandis que le palais s’étalait à plus de cinq lieues au sud, en pleine campagne, dans les plaines fertiles et vertes du cœur du pays.
L’atmosphère s’était détendue dès qu’ils avaient quitté le territoire de la Cité des Pleurs. Ils avaient ensuite traversé une série de courts plateaux, qui, s’ils avaient été revendiqués officiellement par la couronne, étaient en réalité un territoire neutre où tout pouvait arriver. Aussi la joie n’avait-elle vraiment éclaté chez les soldats que quand ils avaient passé les postes frontières où les gardes avaient applaudi et chanté en voyant Marikani.
La frontière n’était pas seulement politique, elle était aussi naturelle. Le paysage accidenté s’était apaisé presque aussitôt, présentant aux arrivants une campagne riante, des bosquets, des champs et des rivières où prospéraient des fermes et de petites villes aux routes bien entretenues. Oui, Harabec était riche et le sol fertile ; il n’était guère étonnant que le commerce y fleurisse… ou que l’émir et d’autres puissants voisins posent sur le pays un œil intéressé.
Pourtant, malgré le soulagement général, tout n’était pas réglé. Aussi fier et heureux que fût le lieutenant Eydoïc de ramener la prétendante en titre sur ses terres, il n’avait pas pu, ou pas voulu donner de détails sur ce qui se passait à la cour.
Marikani espérait que Banh et ses secrétaires viendraient à sa rencontre, mais elle fut déçue. Ce n’était en effet pas Banh qui l’attendait devant les deux statues d’Arrethas indiquant l’entrée du cercle extérieur du palais, mais une petite délégation composée d’un prêtre, d’un conseiller et d’une dizaine de nobles importants de la cour.
Marikani, dont le cheval devait être le premier à franchir les deux statues, s’arrêta en les voyant.
Le prêtre se plaça au milieu du chemin, sur les grandes dalles de granit, et déroula un parchemin.
— Ah non ! déclara Marikani avant qu’il n’ouvre la bouche. (Le silence se fit parmi les nobles et le prêtre leva la tête, ébahi.) J’en ai soupé des délégations et des déclarations, Perïn. Si vous avez quelque chose à dire, parlez, mais ne lisez pas de parchemin ! Est-ce un discours de bienvenue ? Dans ce cas, je vous remercie. Ou voulez-vous m’interdire l’entrée de mon palais ?
Quelques rires discrets s’élevèrent derrière elle, mais, voyant le visage paniqué du prêtre, Arekh comprit que Marikani ne devait pas être loin de la vérité. D’ailleurs, le ton léger de la jeune femme n’était que façade. La lueur dans ses yeux prouvait qu’elle s’attendait à tout.
Les ennuis commençaient.
— Ay… Ayashinata…
— Oh, allez-y, Perïn, vous m’ennuyez. Alors ? Que se passe-t-il ?
— Je ne peux… Mes mots… je ne suis pas digne de parler, ayashinata. Le Haut Prêtre lui-même a rédigé cette déclaration et je dois…
— Vous devez faire ce que je vous ordonne, Perïn. Je ne veux pas entendre de phrases fumeuses et insultantes, merci beaucoup. Résumez, je vous prie.
Le prêtre pâlit, puis s’inclina.
— Aya Marikani… Votre… Le Haut Prêtre Ilisia Béni d’Arrethas a reçu une contestation de votre identité, déclara-t-il enfin. On dit que vous n’êtes pas la véritable Marikani, mais une créature des Abysses dont le visage a été changé par la magie pourpre des sorciers de l’émir… afin de prendre votre place, ayashinata.
Il y eut un court silence avant que Marikani ne répète, interloquée :
— Je suis une créature des Abysses ?
— Eh bien…
Les soldats se regardèrent et Marikani secoua la tête.
— Vous n’êtes pas sérieux.
— Ma dame…
— Et puis-je savoir d’où vient cette contestation ? Qui a trouvé cette magnifique idée ?
— Le cousin de la véritable ay… (Marikani foudroya le pauvre homme du regard et celui-ci devint blême.) Votre cousin Halios, madame. Il déclare avoir reçu des témoignages incontestables de la substitution.
— Mon cousin. La surprise me pétrifie, déclara Marikani à voix haute et les nobles qui accompagnaient le prêtre se permirent un sourire. Moi qui croyais qu’il serait submergé de bonheur en me voyant de retour, comme me voilà déçue ! (Toute ironie envolée, elle se tourna vers Eydoïc.) Vous étiez au courant ?
Le lieutenant secoua la tête, hagard.
— Madame, non ! Je savais… Enfin, nous savions tous que votre cousin… Enfin, que votre cousin était… réservé… quant à l’enthousiasme… qu’il avait à l’idée de votre retour, dit-il en s’embrouillant, mais de là à…
— C’est bon, Eydoïc, je vous crois, dit Marikani d’une voix dangereuse. Et puis, qu’importe. Si mon cousin est inquiet, je vais aller le rassurer, voilà tout. Écartez-vous, Perïn.
Le prêtre frissonna mais ne bougea pas.
— C’est-à-dire que le Haut Prêtre préfère vous interdire l’entrée du Palais tant que ce malentendu ne sera pas…
— Avancez ! dit Marikani avec un geste aux soldats, et d’un coup de talons dans le flanc de son cheval, elle le fit bondir en avant. Poussant un petit cri choqué, le prêtre s’écarta juste à temps pour ne pas se faire piétiner et les nobles s’égaillèrent comme un troupeau terrifié.
Marikani ne dit pas un mot tandis qu’ils remontaient la route pavée qui traversait les enceintes successives du parc. D’abord l’enceinte tertiaire, un large terrain de friches et de forêts, où les membres de la cour allaient à la chasse. Après plusieurs lieues, ils arrivèrent dans l’enceinte secondaire, un jardin à la nature déjà domptée en grandes étendues d’herbe verte, de bosquets et de collines ornées de fleurs, d’arches ou de statues. Dans l’enceinte primaire, le centre, se trouvaient les jardins des bâtiments principaux du Palais, qu’Arekh aperçut quand ils passèrent une colline, et un petit temple entouré de trois petits pavillons de marbre.
Le Palais lui-même était immense. Une véritable ville basse, composée de bâtiments de pierre claire à un ou deux étages, un vrai labyrinthe de cours et de passages qu’Arekh n’eut pas le temps de vraiment observer avant qu’ils n’arrivent sur la large étendue de gravier de la cour principale. Là, bien sûr, les attendaient le Haut Prêtre et sa suite… et la plupart des courtisans, qui, avertis sans doute que Marikani ne s’était pas arrêtée à l’entrée comme il lui en avait été fait injonction, avaient accouru pour assister au spectacle.
Deux nobles – deux hommes – se tenaient aux côtés du Haut Prêtre.
Arekh essaya de deviner lequel était Halios, et opta pour le grand jeune homme élégant au pourpoint pourpre dont les cheveux brun-roux tombaient sur les épaules. Il rappela à Arekh le Maître des Exilés, sans l’expérience peut-être, ou sans la sagesse, mais avec en plus le côté fougueux et encore brut de la jeunesse.
Arekh se mordit les lèvres tandis que le jeune noble adressait un sourire radieux et ironique à Marikani avant de s’incliner. De la beauté, de la jeunesse, du charisme. Si c’était là Halios, il n’était guère étonnant qu’il ait réussi à s’allier le Haut Prêtre et une partie de la cour.
Le Haut Prêtre, un homme sec, entre deux âges, aux yeux noirs intelligents, avait l’air plutôt ennuyé qu’agressif. La situation ne l’amusait pas.
— Ayashinata, dit-il d’un ton froid après un petit salut, j’espérais que vous montreriez plus de sagesse. Si je vous avais demandé respectueusement d’attendre quelques jours avant de faire votre entrée ici, c’était pour éviter des frictions (il jeta un regard aux deux hommes qui l’accompagnaient) désagréables. J’aurais préféré régler ce malentendu avant de vous permettre d’effectuer votre retour avec tous les honneurs qui vous sont dus.
Marikani descendit de cheval.
— Je ne voulais pas vous faire attendre, ô Béni d’Arrethas, ni vous ni mes chers cousins. Un doute vous assaille, je suis venue le lever. Vous nous connaissez, nous, les créatures des Abysses, dit-elle en se tournant vers les courtisans. Nous ne savons pas attendre !
Un rire secoua la foule des nobles et une voix de femme cria : « Foudroie-le, Marikani ! », faisant allusion aux pouvoirs de feu qu’étaient supposés manier les spectres. Les rires reprirent de plus belle et Arekh aperçut la femme qui avait parlé : une beauté à la peau très foncée, aux yeux espiègles, aux longs cheveux noirs ornés de perles et de chaînes d’or.
— Alors, Halios, reprit Marikani, de quoi m’accuses-tu exac-tement ?
Elle ne regardait pas le jeune homme au pourpoint rouge, mais celui qui se trouvait à côté, un homme plus âgé d’une bonne dizaine d’années.
Arekh s’était trompé. Halios avait trente à trente-cinq ans, les cheveux courts, le regard sec et dur.
Puis les yeux de Marikani se posèrent sur le jeune noble au pourpoint pourpre… et quelque chose passa entre eux. Du défi, du rire, du désir… une reconnaissance mutuelle, une rivalité… Le jeune noble la salua de nouveau, les yeux étincelant de malice.
Cet homme est son amant, sut soudain Arekh avec une clarté douloureuse, et une vague noire l’envahit avec une souffrance inattendue.
Un instant, il se crut revenu dans la barque, alors qu’il ramait sous le soleil… quand il avait réalisé à qui il avait affaire et qu’avec cette réalisation un espoir à peine né avait été remplacé par la haine.
Il ne s’attarda pas sur ce que révélaient ces sentiments. Il avait compris depuis longtemps, maintenant. On était souvent aveugle quand il s’agissait de soi-même, mais Arekh ne l’était pas à ce point.
— Si tu es vraiment ma cousine, je ne t’accuse de rien, belle Marikani, dit Halios. Ce sera avec joie et amour que j’accueillerai ton retour au Palais.
Quelques courtisans rirent de nouveau, mais le Haut Prêtre les fit taire d’un regard.
Halios reprit :
— Mais le réseau d’informations d’Harabec est puissant et rapide : si tu es vraiment Marikani, tu le sais, car c’est toi qui l’as mis en place. Et je déclare qu’une substitution a eu lieu !
Cette fois, pas de rire. L’attention de la foule était totale. Arekh sentit Liénor frémir à ses côtés.
— Ma caravane a été attaquée dans le défilé des Roches, celui qui mène à Sleys, expliqua Marikani avec calme. Les autres ont été faits prisonniers, mais grâce à Vénar, Liénor et moi avons réussi à nous enfuir dans les bois. Nous avons marché à travers les bois jusqu’à Perse… et au bout de deux jours, j’ai réussi à nous trouver une place sur une galère de Kiranya. Mais le convoi a été pris en chasse par les vaisseaux de l’émir…
— Je sais, je sais, coupa Halios. Nous avons recueilli le témoignage d’un galérien survivant.
Un galérien survivant ? Les pensées d’Arekh volèrent vers l’homme qui s’était éloigné d’eux, cette après-midi-là, sur la plage. Avait-il été fait prisonnier ? Torturé ? Était-il encore vivant aujourd’hui ?
— Vous vous êtes enfuis vers la forêt vers les Monts de Cendre, reprit Halios. Là, dans les bois, enfin dans la neige, juste avant le col, les soldats de l’émir vous ont rattrapés. Ils ont tué la véritable Marikani et l’ont remplacée par une créature des Abysses en lui modifiant le visage par sorcellerie. J’ai présenté au Haut Prêtre les témoignages écrits des magiciens qui ont commis ce forfait, ainsi que celui de l’officier qui a tranché la tête de la vraie Marikani…
Liénor laissa échapper un petit rire bref et Marikani resta un instant stupéfaite.
— C’est superbe, dit-elle enfin. Superbe, parce qu’invérifiable, bien entendu. Tu prétends qu’on m’a tuée dans un endroit désert, sans témoins… Attends, il y avait des nomades…
— Des nomades ? Mes témoignages ne parlent pas de nomades, dit Halios, hautain. N’est-ce pas, mon frère ? ajouta-t-il en se tournant vers le jeune homme en pourpoint rouge.
— Pas de nomades, répéta celui-ci.
Son regard croisa celui de la jeune femme. La lueur d’amusement n’avait pas disparu. Il prit un petit air navré, qu’on aurait pu traduire par « Désolé, mais tu connais mon frère ».
Marikani avait repris ses esprits.
— Très bien ! Félicitations, mon cousin, dit-elle d’une voix assez forte pour que tous les nobles entendent. Tu inventes une histoire, incroyable bien sûr, mais qu’il est impossible de réfuter vu qu’elle se passe loin, dans un lieu perdu, et que nul à cette cour n’était témoin de ces événements et ne peut se porter garant. Tu espérais m’arrêter aux grilles avec ce récit idiot… tout délai retardant l’Épreuve est un jour de gagné pour toi, pendant lequel tu espères accroître ton influence… Oh, c’est bien joué… J’aimerais cependant rencontrer cet officier, celui qui m’a tranché la tête. Ce n’est pas souvent qu’on parle à son bourreau. Peut-on le faire venir ?
— Il est mort, dit Halios avec un fin sourire.
— Oh, c’est désolant.
La colère de Marikani montait.
— Mais ton petit plan ne fonctionne, cousin, que si je te laisse les rênes du pouvoir le temps que je réussisse à prouver ma bonne foi. Or je n’en ai pas l’intention. Où est Banh ?
— Je suis là, madame, dit un homme de petite taille, aux cheveux gris. (Il traversa la foule et mit un genou en terre devant Marikani.)
— Me reconnais-tu, Banh ?
— C’est bien vous, ayashinata. (Une lueur d’affection brillait dans les yeux de l’homme.) Je suis si heureux de vous revoir vivante.
— Je suis heureuse de te revoir également, Banh. Réunis les secrétaires, nous avons du travail. Sors-moi les dossiers les plus urgents et apporte-les-moi à mon bureau… Je veux que tout reprenne comme avant mon départ.
Pour le coup, Halios bondit. Le Haut Prêtre hésitait. En lui devaient s’affronter le désir de voir les choses rentrer dans l’ordre et la crainte de voir son autorité bafouée.
— C’est hors de question, cria Halios. Ce serait une offense à la dignité des dieux, à Arrethas, à tous nos ancêtres !
— Tu es prompt à citer les dieux quand ça t’arrange…
— J’en appelle au jugement d’Um-Akr !
Marikani, qui avait fait quelques pas vers le Palais, se retourna brusquement.
— Mais j’espère bien ! Ta tentative de coup d’État est une honte ! Tu as forgé de faux témoignages, tu mens sous la coupole des dieux (d’un geste théâtral, elle embrassa le ciel)… C’est la Justice qui me rendra justice, et Um-Akr lui-même te couvrira d’opprobre. Que le Haut Prêtre organise le jugement, je m’en remets à sa sagesse et à sa foi.
Le Haut Prêtre hocha la tête, satisfait.
— L’honneur de…
Halios l’interrompit.
— Je ne laisserai pas une créature des Abysses poser un pied dans le palais sacré de mes ancêtres, gronda-t-il.
Et comme Marikani faisait un nouveau pas, il l’attrapa par le bras et la tira en arrière :
— Recule, hideux spectre, et que ton souffle fétide ne souille pas…
Un instant plus tard Arekh était à ses côtés.
— Hé, Halios…
Sans réfléchir, Halios se retourna et Arekh lui colla une droite en plein visage. Sous le choc, Halios recula puis tomba sur les graviers et resta là, à moitié assis, soutenu par une main, hagard.
Ce fut un choc dans l’assistance. Le Haut Prêtre poussa un cri d’horreur et la foule recula. Même Marikani dévisagea Arekh un moment, bouche bée.
Puis elle commença à rire nerveusement.
— Um-Akr a de nombreuses méthodes pour montrer son déplaisir, dit-elle enfin.
Et, faisant signe à Liénor de la suivre, elle pénétra dans le Palais, laissant Arekh et les courtisans derrière elle.
Hélas, le coup de force de Marikani n’avait pas suffi à régler la situation, loin de là.
Arekh passa la journée dans les couloirs du Palais, ne sachant où aller ou ce qu’il était censé faire, tandis qu’autour de lui courtisans, messagers et rumeurs bourdonnaient comme des abeilles.
… On préparait le jugement d’Um-Akr au temple. On voulait interroger des témoins. On avait vu Halios demander aux prêtres de préparer un rituel d’exorcisme. On avait vu des officiers déclarer qu’ils n’obéiraient pas à un spectre. On avait vu des soldats dire qu’Halios devrait être exécuté pour trahison. On disait que tel ou tel noble (Arekh n’arrivait pas à retenir les noms, il y en avait trop) avait prêté allégeance à Halios. On disait que l’opinion des courtisans était en faveur de Marikani…
Bientôt, Arekh eut les oreilles qui bourdonnaient. Sa tête lui faisait mal, et il dut sortir de l’antichambre où il était resté trop longtemps, en attendant qu’on l’appelle, pour aller s’asseoir dans un endroit plus calme.
Il descendit la large galerie par laquelle il était arrivé. De petits groupes discutaient et riaient dans les embrasures des fenêtres, attendant sans trop y croire que Marikani leur donne audience… mais Marikani ne donnait pas audience, elle s’était enfermée avec Banh dans le Bureau d’Automne (Arekh avait entendu un serviteur en mentionner le nom) et nul n’était entré ou sorti depuis des heures, à part deux secrétaires habillés de brun portant de lourds dossiers.
Liénor n’était nulle part en vue… sans doute avait-elle rejoint ses appartements – oui, elle devait avoir des appartements à la cour, comment en aurait-il pu être autrement ?
Arekh l’imagina avec une certaine jalousie se détendre dans un bain chaud, changer de vêtements, commander une collation. Les incrustations de pierres semi-précieuses dans les murs autour de lui valaient une fortune, les tapis sous ses pieds auraient payé la dot de n’importe quelle fille de commerçant, les bijoux qui étincelaient au cou des femmes qui riaient auraient acheté trois immeubles de la Cité des Pleurs… mais il n’avait toujours pas un sou en poche, et il était affamé, sale, épuisé.
Il vit les regards des nobles l’étudier, l’estimer, et les conversations changer à son approche. Une petite porte s’ouvrait sur la droite ; il l’ouvrit et la franchit, tentant de prendre un air déterminé.
En réalité il était proche du malaise.
La porte donnait sur un couloir plus petit, avec du plancher et des boiseries aux murs. Les fenêtres ouvraient sur une petite cour déserte. L’endroit était vide. Arekh tourna à un coin, puis un autre, trouva un banc et s’assit.
Mettant sa tête entre les mains, il tenta de se vider l’esprit. Le changement d’ambiance était trop brutal, trop fort. Des images, des visages, des sons tournoyaient dans son esprit au point de lui faire mal à la tête. Et puis… Il se sentait étrangement perdu.
Pendant des semaines, il avait eu un but : survivre, accompagner Marikani jusqu’à son palais. Chaque jour s’enchaînait avec le suivant, chaque matin avait un nouveau défi.
Ils étaient arrivés.
Et maintenant ?
Pendant le voyage, tout était si simple. Il avait sa place…
Sa place ? Quelle était sa place ?
À ses côtés, réalisa-t-il soudain, et une douleur qui n’avait rien de physique lui mordit de nouveau le ventre.
Il prit une grande inspiration : c’était ridicule, il le savait, mais au moins ne serait-il pas ridicule longtemps. Marikani était entrée dans le palais, et il l’avait peut-être alors vue pour la dernière fois. Elle avait repris sa place, et probablement n’aurait-il plus jamais l’occasion de lui adresser la parole.
Elle lui ferait porter une bourse en remerciement des services rendus, lui proposerait – au mieux – une place d’officier dans l’armée d’Harabec… une offre déjà inespérée considérant sa situation. Il refuserait, partirait ailleurs, commencer une autre vie…
Non… Il y avait ce titre qu’elle lui avait donné… conseiller privé … mais peut-être était-ce pour rire, pour couper court aux explications, cela ne voulait rien dire, et…
Les témoignages. Arekh se redressa soudain. Elle allait avoir besoin de lui pour le jugement d’Um-Akr : lui et Liénor étaient les seuls témoins de ce qui s’était vraiment passé ce jour-là, dans la montagne. Avec Mîn, bien sûr, mais le pauvre gamin n’était plus là pour parler.
Mîn. Comme tout cela paraissait déjà lointain. En quelques heures, tout avait basculé.
Mais oui, elle allait avoir besoin de lui comme témoin, et bien sûr, Halios et les siens allaient essayer de s’attaquer à son passé pour saper sa crédibilité. Ce qui ne serait pas difficile, bien sûr. En vérité, si Halios avait eu accès au témoignage du dernier survivant de la galère, il s’était sans doute déjà renseigné sur Arekh.
Et il savait…
Arekh sentit un grand froid l’envahir. Bien sûr, Halios savait…
Ce n’était pas si difficile de reconstituer le passé d’Arekh, pas quand on avait des moyens. Halios allait savoir, ou savait déjà, et s’il n’avait rien dit devant le Haut Prêtre tout à l’heure, c’était sans doute qu’il se réservait pour le moment où Arekh porterait témoignage dans le temple, pour porter un coup politique.
Arekh se leva, glacé. Il fallait prévenir Marikani… et vite. Il fallait qu’il lui explique qu’il pouvait devenir, sans le vouloir, un pion dans le jeu adverse. Elle déciderait ce qu’il fallait qu’il fasse, si elle voulait qu’il quitte la cour…
Il remonta le couloir et retourna à la galerie à pas pressés, oubliant la faim qui le tenaillait. Les regards des nobles lui étaient indifférents maintenant et il entra dans l’antichambre en trombe, faisant sursauter les occupants. Deux secrétaires, un couple qui s’y trouvait déjà quand il était parti, un soldat. Arekh ne connaissait personne. Il murmura quelques imprécations. Même Liénor lui aurait été utile, ou Eydoïc, le lieutenant. Il aurait pu les convaincre de porter de sa part un message à Marikani. Mais ces imbéciles ne le laisseraient pas passer…
Il réfléchissait au moyen de forcer l’entrée quand la porte s’ouvrit et Banh fit son apparition, une pile de dossiers sous le bras. Arekh bondit avant que le soldat puisse réagir.
— Je dois la voir, dit-il tandis que le vieil homme avait un mouvement de recul. Il faut que je parle à Marikani… ayashinata Marikani, se corrigea-t-il en voyant le regard choqué de son interlocuteur.
— Elle vous recevra en temps voulu, commença Banh, mais Arekh reprit :
— Non ! C’est urgent ! C’est à propos des témoignages, et d’Halios ! Je ne vais rien quémander, mais il faut que je lui parle avant le jugement d’Um-Akr…
— Tout va bien, dit le vieil homme d’un ton apaisant tandis que le soldat se préparait à intervenir. Si vous voulez bien écrire une lettre en expliquant le motif de votre demande…
— Non ! s’écria Arekh. Il faut que…
La voix de Marikani s’éleva derrière lui.
— Banh, laisse-le entrer.
Arekh se retourna pour voir la silhouette de la jeune femme derrière la porte. Le soulagement qu’il ressentit en la voyant de nouveau était intense, et n’avait rien à voir avec le témoignage d’Um-Akr.
Il pénétra dans le bureau sans croiser son regard.
À l’intérieur, il faisait sombre et plutôt frais. Le temps avait changé pendant qu’Arekh attendait. Par la porte-fenêtre qui donnait sur les jardins, on apercevait un bâtiment à colonnades désertes, qu’Arekh était bien incapable d’identifier.
Le ciel était gris et une petite pluie se préparait à tomber.
Marikani était seule dans la pièce avec un secrétaire qui écrivait quelque chose à l’aide d’une plume d’argent. Elle portait les mêmes vêtements qu’à son arrivée et ses cheveux tombaient en désordre sur son visage.
— Oh, Arekh, je suis épuisée, dit-elle en se rasseyant. Dites-moi que ce ne sont pas des mauvaises nouvelles.
Une deuxième vague de soulagement envahit Arekh, plus forte encore. Le futur dépendait de la phrase avec laquelle Marikani l’accueillerait, il en avait eu l’intuition en entrant. Si elle avait été froide et hautaine…
Mais ce n’était pas le cas.
— Pas encore, dit-il. Mais il faut mieux prévoir. Qu’a dit le Haut Prêtre ? Comment vont-ils s’assurer de votre identité ?
— Il va y avoir un procès, dit-elle en haussant les épaules.
— Un procès ?
— Préliminaire à l’Épreuve. J’espérais que l’Épreuve suffirait, soupira-t-elle. C’est déjà toute une histoire. L’héritier doit accomplir une longue série de rituels et être interrogé par les sages avant d’offrir son sang à Arrethas. Littéralement. Il faut s’ouvrir une veine et remplir un petit vase posé dans les mains de la statue…
Un certain cynisme perçait dans la voix de Marikani, qu’Arekh le mit sur le compte de la situation. Arrethas était un des dieux les plus respectés dans les Royaumes. Il représentait l’avenir, maniait la foudre et scellait les destins. Le fait qu’Harabec soit le royaume d’Arrethas, que la lignée royale soit constituée de ses descendants donnait au pays une importance particulière dans la liturgie. Parmi les nombreuses prophéties qui couraient dans les Royaumes, beaucoup tournaient autour d’Arrethas. La légende voulait qu’un des souverains d’Harabec ait un jour un rôle clé à jouer dans le futur des Royaumes…
C’était une des raisons de l’importance de l’Épreuve. Toute personne qui montait sur le trône d’Harabec devait être digne de régner. L’héritier ou l’héritière devait avoir en lui assez de sang sombre – le sang des dieux, le sang d’Arrethas – pour assurer à Harabec un lien fort avec le divin. Si l’héritier en titre échouait lors des rituels de l’Épreuve, il était rejeté.
L’héritier suivant devait à son tour tenter sa chance.
— … Mes vingt-quatre ans sont passés depuis trois semaines, continuait Marikani. Je devrais passer l’Épreuve tout de suite, monter sur le trône… Harabec a besoin d’un pouvoir fort, surtout maintenant ! L’émir ne va pas en rester là, c’est sûr, et la situation à la Cité des Pleurs est instable. Et quand Merris va entendre ce qui se passe à la cour, il va sauter sur l’occasion pour contester la frontière d’Opale… (Elle soupira de nouveau.) Mais non. Il faut que j’en passe par un stupide procès pour prouver qu’un soldat de l’Émirat ne m’a pas coupé la tête !
— Que le procès retarde l’Épreuve est peut-être une bonne chose, dit Arekh. Vous avez besoin de temps pour vous reposer… Les rituels sont difficiles, il faut mettre toutes les chances de votre côté. (Puis il réalisa ce qu’elle venait de dire.) Vingt-quatre ans, depuis trois semaines ? Mais…
— Au Palais d’Été, expliqua Marikani. Pendant la convalescence de Mîn.
Un court silence suivit. Arekh se demanda si prononcer le nom de l’adolescent lui avait fait la même impression que celle qu’il avait ressentie tout à l’heure, seul sur le banc. L’impression qu’une page s’était tournée au moment de l’arrivée au Palais et que Mîn, et leur voyage, étaient déjà très loin.
Marikani secoua la tête.
— Quant à l’Épreuve… le plus tôt sera le mieux, dit-elle. Ce ne sera pas un problème.
Arekh regarda par la porte-fenêtre, derrière laquelle de lourdes gouttes de pluie commençaient à tomber sur les graviers. L’attitude de Marikani pouvait paraître prétentieuse, mais elle plaisait à Arekh. Il était bon qu’elle ait confiance en ses aptitudes. Surtout avec un ennemi pareil au sein de la cour…
— Le procès, reprit-il. Ils vont nous faire témoigner, Liénor et moi…
— Je crains que vous ne puissiez y échapper.
Arekh hocha la tête. Il ne la regardait toujours pas.
— Vous avez les meilleures raisons du monde de savoir que mon passé n’est pas des plus clairs, dit-il avec lenteur. Halios a sûrement enquêté. Il va s’en servir contre moi… contre vous.
Marikani eut un geste léger.
— Peut-être, mais qu’y puis-je ? Vous ne pouvez pas vous transformer en moine, que je sache… Et puis, il y a pire. Qu’étiez-vous… un espion ? Un assassin ? Et alors ? Toutes les cours en utilisent ! Harabec a son réseau et Halios s’en est servi sans vergogne. Les espions font d’excellents politiques. Pourquoi croyez-vous que vous êtes mon nouveau conseiller ? Vos connaissances peuvent nous être très utiles aujourd’hui…
Arekh se tut un moment.
— Ce n’est pas tout, Marikani. (Cette fois, il leva les yeux et leurs regards se croisèrent. Il était si tendu qu’il avait mal, mais il fallait qu’il parle.) J’ai… quelque chose à vous dire. Et je ne suis pas certain que vous vouliez encore de moi comme conseiller quand j’aurai terminé. Mais Halios ne doit pas vous surprendre. Vous devez être au courant.
Le secrétaire leva les yeux de son travail.
Marikani regarda Arekh un long moment, en silence, avant d’acquiescer.
— Très bien. Très bien… Allez-y. (Elle se tourna vers le secrétaire.) Si vous voulez bien nous laisser…
Le jeune homme rassembla ses affaires et sortit.
Sur le gravier, dehors, la pluie commença à tomber.